Le secteur de l’élevage constitue un pilier essentiel de l’économie sénégalaise, contribuant à hauteur de 30% du PIB agricole et soutenant les moyens de subsistance de plus de 1,5 million de ménages agro-pasteurs. Cependant, cette activité cruciale subit de plein fouet les effets du changement climatique, avec des sécheresses prolongées, une raréfaction des pâturages et un stress thermique accru qui menacent la productivité et la durabilité des systèmes pastoraux.
Face à ces défis majeurs, la Communauté de Pratiques (CoP) initiée par le projet AICCRA (Accelerating Impacts of CGIAR Climate Research for Africa) émerge comme une solution innovante et efficace. Ce modèle collaboratif combine savamment les savoirs locaux ancestraux avec les technologies modernes pour renforcer la résilience climatique des éleveurs sénégalais. Depuis son lancement en 2023, cette initiative a déjà démontré son impact concret sur le terrain, offrant des perspectives prometteuses pour l’avenir de l’élevage dans un contexte climatique de plus en plus contraignant.
Sommaire

La CoP : un modèle collaboratif pour l’élevage résilient
Origines et objectifs
La Communauté de Pratiques a vu le jour en 2023 dans le cadre du projet AICCRA, une initiative majeure visant à accélérer l’adoption de pratiques agricoles climato-intelligentes en Afrique. Sa création répondait à un besoin clairement exprimé dans la lettre de politique sectorielle du Ministère de l’élevage et des productions animales (2022-2026), qui soulignait la nécessité de développer un système cohérent d’accès aux informations climatiques pour les éleveurs.
Ce modèle innovant rassemble une diversité d’acteurs clés du secteur : institutions publiques comme l’Agence Nationale de l’Aviation Civile et de la Météorologie (ANACIM) et l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA), organisations non gouvernementales telles qu’Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières (AVSF), acteurs privés comme la Kossam Société de Développement de l’Élevage (KSDE), ainsi que des associations d’éleveurs à l’instar de l’Association des Professionnels et Acteurs de la Filière Lait Local (APAFIL).
Mécanisme de fonctionnement
Le fonctionnement de la CoP repose sur une approche résolument collaborative et inclusive. Des réunions mensuelles rassemblant l’ensemble des partenaires permettent de co-construire des conseils agro-climatiques pertinents et adaptés aux réalités du terrain. Ces conseils, élaborés à partir des données scientifiques les plus récentes et des savoirs locaux, sont ensuite diffusés aux éleveurs selon un calendrier décennal via des canaux diversifiés.
La plateforme numérique Jokalante joue un rôle central dans ce dispositif, facilitant la communication entre experts et la diffusion des informations. Parallèlement, l’Union des Radios et Associations Communautaires du Sénégal (URAC) assure un relais essentiel auprès des communautés rurales, notamment grâce à des émissions en langues locales. Cette double approche – numérique et communautaire – garantit une large couverture et une accessibilité maximale des informations.
L’originalité de ce modèle réside dans son attention particulière aux perceptions locales et aux spécificités de genre. Les conseils sont systématiquement adaptés aux réalités culturelles et socio-économiques des différentes communautés bénéficiaires, avec un accent marqué sur l’autonomisation des femmes éleveuses qui représentent une part significative de la main-d’œuvre pastorale.
Résultats concrets : impact sur le terrain
Chiffres clés et réalisations
Les premiers résultats enregistrés depuis le lancement de la CoP en 2023 témoignent d’un impact significatif sur le terrain. En seulement six mois d’opération, 26 bulletins agro-climatiques ont été produits et diffusés, atteignant directement 1 708 agro-pasteurs, dont une proportion remarquable de 42% de femmes. Ce chiffre, déjà encourageant, ne représente qu’une partie de l’audience totale, car les messages relayés via les radios communautaires ont touché près de 25 905 personnes supplémentaires, réparties entre 19 114 hommes et 6 791 femmes.
Ces données quantitatives impressionnantes s’accompagnent de témoignages éloquents sur l’impact qualitatif de l’initiative. Samba Mamadou Sow, président de l’Association pour le Développement Intégré et Durable (ADID) basée à Dahra Jolof, rapporte que « la CoP a permis de réduire les pertes de bétail d’environ 30% dans sa communauté grâce à une meilleure anticipation des périodes critiques ». Ce type de retour d’expérience concret illustre l’appropriation rapide des outils par les bénéficiaires et leur efficacité opérationnelle.
Innovations et outils développés
La CoP a su développer des solutions innovantes parfaitement adaptées au contexte sénégalais. Parmi les outils les plus marquants figurent les alertes SMS envoyées directement aux éleveurs pour les prévenir des vagues de chaleur imminentes ou des pénuries fourragères à venir. Ces messages courts et ciblés, disponibles en plusieurs langues locales, constituent une véritable révolution dans la communication avec les pasteurs souvent isolés.
Un autre atout majeur réside dans les cartes de pâturage dynamiques, élaborées à partir des données météorologiques de l’ANACIM et des observations satellitaires. Ces outils visuels, facilement compréhensibles, permettent aux éleveurs d’optimiser leurs déplacements en fonction de la disponibilité des ressources, réduisant ainsi les conflits fonciers et les pertes animales liées aux parcours inadéquats.
Les modules radio diffusés en langues locales (Pulaar, Wolof, Sérère) représentent également une innovation majeure. Conçus sous forme de dialogues et de saynètes, ces programmes captent l’attention des auditeurs tout en transmettant des connaissances techniques complexes de manière accessible. L’interactivité est encouragée, avec des sessions de questions-réponses en direct qui renforcent l’appropriation des messages.
La boîte à outils de la CoP
Services clés offerts aux éleveurs
La Communauté de Pratiques propose une gamme complète de services directement opérationnels pour les éleveurs. Le volet sanitaire comprend notamment des conseils vétérinaires préventifs adaptés aux conditions climatiques. Les calendriers de vaccination sont ainsi ajustés en fonction des prévisions pluviométriques, permettant d’optimiser l’efficacité des campagnes tout en réduisant les risques sanitaires.
La gestion des ressources fourragères constitue un autre axe majeur d’intervention. La CoP fournit des recommandations précises sur les dates optimales de récolte des plantes fourragères comme le bourgou, ainsi que des techniques améliorées de conservation (ensilage, foin) permettant de constituer des réserves stratégiques pour la saison sèche. Ces conseils, basés sur des modèles prédictifs, aident les éleveurs à anticiper les pénuries et à maintenir l’état corporel de leur bétail même en période difficile.
Les stratégies d’adaptation proposées incluent également des recommandations sur la sélection des races les plus résilientes. La promotion de races locales comme la N’Dama pour les bovins ou la Djallonké pour les petits ruminants s’accompagne de conseils sur les croisements stratégiques permettant d’améliorer la productivité sans sacrifier la résistance aux stress climatiques.
Plateformes numériques et outils technologiques
L’efficacité de la CoP repose en grande partie sur une infrastructure technologique robuste et adaptée. La plateforme Jokalante constitue le cœur numérique du système, permettant une diffusion multicanaux des alertes (SMS, radio, réseaux sociaux) en temps réel. Son interface intuitive et disponible en plusieurs langues locales en fait un outil accessible même aux utilisateurs peu familiarisés avec les technologies numériques.
AgData Hub représente l’autre pilier technologique de l’initiative. Cette plateforme sophistiquée permet l’analyse en temps réel des risques climatiques à partir d’une multitude de données (satellitaires, stations météo, observations terrain). L’intégration progressive d’algorithmes d’intelligence artificielle améliore constamment la précision des prévisions et des recommandations.
Le réseau de l’Union des Radios et Associations Communautaires du Sénégal (URAC), avec ses 89 radios rurales réparties sur l’ensemble du territoire, assure quant à lui la capillarité nécessaire pour toucher les éleveurs les plus isolés. Ces médias locaux, profondément enracinés dans les communautés, jouent un rôle irremplaçable dans la vulgarisation des messages techniques.
Défis et perspectives pour 2024
Limites actuelles et obstacles
Malgré ses succès indéniables, la CoP doit encore surmonter plusieurs défis pour assurer sa pérennité et son expansion. La couverture géographique reste pour l’instant limitée à quelques zones tests comme Linguère et Dahra, laissant de vastes régions pastorales en dehors du dispositif. Cette limitation tient en partie aux contraintes financières, le modèle dépendant encore largement des financements externes du projet AICCRA.
La fracture numérique constitue un autre obstacle significatif, particulièrement chez les éleveurs âgés souvent peu familiarisés avec les outils technologiques. Bien que les canaux traditionnels comme la radio permettent de contourner en partie cette difficulté, une véritable inclusion numérique nécessiterait des investissements accrus en formation et en équipement.
Feuille de route et perspectives d’avenir
Les perspectives pour 2024 s’annoncent particulièrement ambitieuses. Le plan d’extension prévoit de couvrir cinq nouvelles régions (Matam, Kédougou, Tambacounda notamment), avec un objectif de former 500 relais communautaires capables de diffuser les informations au niveau local. Cette décentralisation devrait considérablement augmenter l’impact du dispositif.
Une innovation majeure en cours d’intégration concerne l’ajout de prévisions de prix du bétail aux bulletins d’information. Cette dimension économique, cruciale pour les décisions des éleveurs, renforcera encore l’utilité pratique des services offerts. Abdrahmane Wane, chef de projet AICCRA au Sénégal, souligne que « l’ancrage de la CoP dans les politiques nationales via le PRACAS II constituera une étape décisive pour garantir sa durabilité ».
Conclusion : un modèle réplicable pour l’Afrique
L’expérience sénégalaise de la Communauté de Pratiques démontre avec éclat qu’une collaboration étroite entre scientifiques, décideurs politiques et praticiens de terrain peut transformer durablement les systèmes d’élevage face aux défis climatiques. Avec un taux de satisfaction de 85% parmi les bénéficiaires (selon l’enquête AICCRA 2023), ce modèle inspire déjà plusieurs pays voisins comme le Mali et la Mauritanie, où des initiatives similaires commencent à voir le jour.
La réussite de la CoP tient à sa capacité à marier innovation technologique et ancrage local, rigueur scientifique et pragmatisme opérationnel. Alors que le changement climatique intensifie ses pressions sur les systèmes pastoraux sahéliens, ce type d’initiative intégrée offre une lueur d’espoir concrète pour des millions d’éleveurs confrontés à des conditions de plus en plus difficiles.
Pour approfondir :
Consulter les rapports complets sur le site d’AICCRA Sénégal
Découvrir les services de la plateforme Jokalante
Prendre connaissance des politiques nationales sur le site du Ministère de l’Élevage
Toutes les données citées proviennent de sources officielles vérifiées (AICCRA, ISRA, Ministère de l’Élevage – Mise à jour mars 2024).